| Jean-Philippe Mesguen - Rwanda

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Je suis parti au Rwanda en décembre 1996, c'est à dire plus de deux ans après le génocide. Seul, pendant deux mois, j'ai sillonné le pays des milles collines, avec une question en tête : comment Tutsis, majoritairement victimes et Hutus, génocidaires, pouvaient-ils continuer de vivre ensemble ? Peut être que cette question initiale n'était qu'un prétexte de départ puisqu'en fait, je suis revenu du Rwanda sans réponse - ou, en tout cas, pas celle là.
Ma première impression, demeurée la plus forte depuis, a été de mesurer à quel point personne ne s'est soucié de tous ces rescapés du génocide Rwandais. Comment ils avaient pu survivre, s'en tirer puis tenir le coup... Des laissés pour compte complètement traumatisés, encore six ans après, et toujours dans la terreur puisque leurs génocidaires sont là, tout près. Victimes et bourreaux se regardaient.
Chaque regard, face à l'objectif, exprimait l'indicible. L'indicible horreur pour les victimes et l'indicible responsabilité pour les génocidaires. Au Rwanda on comprend très vite que l'horreur du génocide ne peut pas se dire - en tous cas, pas en mots, pas par la parole.
Mes photographies ne racontent pas le génocide, ni le traumatisme de cet exceptionnel massacre. Elle disent autre chose : la stupeur d'avoir survécue à cette extermination, la stupeur d'y avoir échappé. Le regard de ces hommes et de ces femmes me posait, peut-être, la question que je prétendais formuler : comment est-ce que cela a été possible ? Et ce regard enchaînait d'autres questions : " Dis-moi, qu'est ce qui m'est arrivé ? Est-ce que toi, tu le sais ?"
Voilà bien, semble-t-il, ce qui s'est joué à travers ce travail : mon regard, peut-être, a permis aux Rwandais que je photographiais de vérifier que, oui, ce qu'ils avaient vécu était bien l'horreur. Tout se passait comme s'ils étaient en attente des réactions que provoquaient leur histoire, leur état. L'effet que produit leur récit sur leur interlocuteur leur renvoie la démesure de ce qu'ils ont vécu et c'est à travers cet autre qu'ils en pèsent la folie, l'inimaginable. En même temps, la peur de ces rescapés demeurait permanente, comme s'ils savaient que, désormais c'était possible puisque ça avait déjà eu lieu...
Ce sont les vivants qu'il me fallait photographier, ces vivants dont le regard disait qu'ils n'en revenaient pas eux-mêmes de l'être encore.